Date de parution: le 17/01/2015 -- Mis à jour le 05/03/2015

Entretien avec M. Tarik Bengarai Abou Nour

Docteur, enseignant et chercheur en Finance Islamique, porte parole du CIFIE

M. Tarik Bengarai Abou Nour, porte-parole du CIFIE

tampon cifie certification halal finance islamiqueDans notre article portant sur les comptes épargne Halal en France, paru en Octobre 2014, nous évoquions toute l’importance du CIFIE (Comité Indépendant de Finance Islamique en Europe), composé de Shuyukh et de spécialistes. Ce comité « Chari’a Board » a pour but, entre autres, de valider des produits dits de Finance islamique au travers d’une étude de conformité, dans le cas où ces derniers respectent à la lettre la charte « chari’atique »* pré-établi, certifiant ainsi la validité islamique du produit en question (exemple : contrat d’épargne islamique). *ensemble de prescriptions d’ordre moral Parmi les membres influents de ce comité, nous retrouvons M. Tarik Bengarai, porte-parole du CIFIE, que nous avons eu la chance de pouvoir interroger afin d’en savoir plus sur son parcours, sur le CIFIE, mais aussi sur l’organisation de la finance islamique et sur le Malikisme, une des écoles de droit islamique. M. Tarik Bengarai Abou Nour est également responsable du site Internet doctrine-malikite.fr ainsi que de nombreuses vidéos très pertinentes accessibles librement sur Youtube.

Enseignant, chercheur et Porte parole du CIFIE

Tarik Abou Nour est le porte-parole du Chari’a Board du CIFIE (Comité Indépendant de Finance Islamique en Europe), instance de conformité basée à Paris et composée d’éminents Shuyûkhs (Ndlr : docteurs et doubles docteurs en droit musulman : Fiqh) ainsi que de spécialistes dans le domaine financier et juridique. Il enseigne la Finance islamique à l’université de Strasbourg et avait enseigné le droit islamique à l’IIIT (Institut International de la pensée Islamique). Membre de la commission Finance islamique de Paris-Europlace (dans le cadre des travaux menés entre 2008 et 2010, afin de faciliter l’intégration juridique de la finance islamique en France) il est aussi Consultant formateur et expert en Finance Islamique, Bâle II et Gestion des Risques.   Il enseigne aujourd’hui l’ingénierie financière islamique et le Takaful à l’université de Strasbourg (qui fut la première université en France à enseigner la Finance islamique avec un diplôme reconnu) dans le cadre de l’Executive MBA Finance Islamique, un des 2 seuls diplômes existants dans l’Hexagone avec le Master de Finance islamique de Paris Dauphine.   Porte-parole du CIFIE, dont les docteurs (ndlr : les Shuyûkh) sont français, il a déjà eu l’occasion de travailler sur divers projets. « Nous avons eu l’honneur au sein du CIFIE, d’analyser puis de certifier la première épargne Halal française » précise-t-il.        (Nb : Le Contrat Salam Epargne & Placement) « Tout comme le premier Sukuk Ijara et Musharaka français basé sur l’énergie renouvelable » (Nb : Sukuk Orasis, basé sur le photovoltaïque). « Il faut savoir que le CIFIE réalise systématiquement l’audit Chari’a régulier de chaque produit certifié afin de s’assurer du respect continu de la charte éthique islamique émise. » En effet, une fois la certification obtenue, les produits concernés continuent d’être évalués, pour s’assurer de leur respect et de leur conformité à la finance islamique, dans le temps.   Concernant son rôle au sein de la commission Finance islamique de paris Europlace (de 2008 à 2010), il nous explique que la commission, à l’initiative de Mme Christine Lagarde (alors ministre des finance à l’époque), faisait suite aux recommandations de l’AMF (Autorité des Marchés Financiers) de Juillet 2007, ainsi que du Rapport Jouini et Pastré : « 10 propositions pour collecter 100 Milliards d’Euros dans l’Hexagone. » La commission a ainsi facilité l’intégration juridique de la finance islamique en France. En représentant le CIFIE, il a participé dans la sous-commission juridique pour la traduction et l’adaptation des normes de  l’AAOIFI (Accounting and Auditing Organisation for Islamic Financial Institutions) ainsi que dans la sous-commission des Sukuk et du Takaful.

La doctrine Malikite : deuxième école sunnite de droit

Tarik Abou Nour est avant tout spécialisé dans le droit islamique, après avoir été formé dans une des 4 écoles sunnite de droit : le Malikisme. « Il s’agit de la deuxième école sunnite de droit, » précise-t-il. « Née à Médine grâce à l’Imâm Mâlik Ibn Anas[93 H/716 ap. J.-C. – 179 H./795 ap. J.-C]. Elle connut un grand succès en Andalousie puis au Maghreb et en Afrique. Les 4 écoles de droit sont nées après l’expansion du monde musulman loin de l’Arabie et la menace croissante -via l’émergence de sectes- de la mauvaise compréhension/interprétation des textes. Ces écoles visaient essentiellement à préserver la religion de l’instrumentalisation des textes scripturaires pour des fins terrestres par l’établissement de règles strictes qui fondent le corpus de ce qu’on appelle le Fiqh: droit musulman, ainsi on parle de Usûl Al Fiqh c’est-à-dire l’ensemble des textes et des outils qui ont permis aux savants d’émettre l’avis juridique (Fatwa) à propos des divers sujets en question. Les deux premières sources des Usûl Al-Fiqh – pour les quatre écoles sunnites reconnues par la Communauté musulmane- sont le Coran et la Sunna. » Encore faut-il savoir interpréter juridiquement ces textes sacrés comme il se doit. Ainsi, M. Abou Nour nous rappelle que «Il n’est pas donné à n’importe qui d’interpréter le Coran et la Sunna. Celui qui interprète ces textes sacrés sans avoir la science nécessaire qui permet d’en déduire les jugements, celui-là suit sa passion, s’égare et égare avec lui ceux qui le suivent. Il menace la paix et constitue ainsi un vrai danger. » Les sources juridiques de l’école de Malik sont le Coran, la Sunna, le consensus de savants (ijmâ‘ ) puis les coutumes médinoises (‘amalu ahli al-Madîna) « Car les médinois « descendants des compagnons du Prophète (paix et salut sur lui) » connaissaient mieux que quiconque la Sunna » précise-t-il. On retrouve également comme sources juridiques l’effort d’interprétation personnelle (Ijtihâd), l’opinion personnelle (ra’y) qui découle de la réflexion (fikr) (en l’absence du texte sacré), la préférence personnelle en vue du bien (istihsân), ainsi que le raisonnement par analogie (qiyâs), et la prévention de l’inconvénient (Sadd al-ddarâi‘). Mais ce n’est pas tout, il nous explique aussi que « Elle (la doctrine Malikite, l’école de Malik) s’appuie également sur l’intérêt général « Al-masâlih Al-mursala » qui fait que cette école répond parfaitement aux événements liés à l’évolution des temps et aux besoins de la communauté en matière de droit. Cette diversité de méthodes et de règles juridiques est sans doute le secret de la richesse et de la force de cette école. Et bien qu’elle soit assez scrupuleuse sur le plan de la pratique religieuse, notamment des cinq piliers fondamentaux de l’Islam, cette école est aussi, avec l’école hanafite, la plus ouverte et la plus souple dans son adaptation aux différentes réalités locales et temporelles et à l’évolution du monde. Elle est donc mieux en mesure d’appréhender les adaptations nécessaires d’une façon souple et efficace. Surtout que cette école, à la suite de son fondateur, homme humble et scrupuleux, a une maturation fondamentale, et une intention (niyya) tournée avant tout vers la préservation de l’unité de la Umma, préférant cultiver ce qui réunit que de rechercher des solutions juridiques qui pourraient diviser. De par la richesse de ses outils et des possibilités qu’elle révèle, de nouveaux avis juridiques peuvent être émis par ceux qui ont les compétences juridiques pour répondre au mieux, loin du fanatisme ou de l’extrémisme religieux ; aux besoins des musulmans, sans renier les fondements généraux de l’Islam et ses valeurs d’amour, d’unité, d’entente et de paix.»

L’Islam, l’ouverture et le dialogue inter-religieux

Interrogé sur ce que dit le Coran sur le comportement envers les non musulmans, il n’hésite pas à nous citer certains versets : « O Humains ! Nous vous avons créés à partir d’un mâle et d’une femelle et Nous avons fait de vous des peuples et des tribus afin que vous vous connaissiez entre vous. Le plus noble d’entre vous pour Dieu est le plus pieux. Dieu est parfaitement sachant et bien informé. » Coran : Verset 13 Sourate 49. « nulle contrainte dans la religion » (Coran, Sourate 2, verset 256) « Les exégètes rapportent que ce verset a été révélé à propos d’un homme musulman médinois qui a voulu convertir de force ses deux enfants chrétiens à l’islam. » nous précise-t-il « Ce verset est un rappel à l’ordre pour lui et pour tous ses semblables. Vous pouvez voir les détails de l’explication de ce verset chez Al-qurtubî , Ibn ‘Ajîba ou Al-bidâwî. » « et ne discutez avec les gens du Livre que de la manière la plus douce » (Sourate 29, verset 46) « Allah ne vous défend pas d’être bienfaisants et équitables envers ceux qui ne vous ont pas combattus pour la religion et ne vous ont pas chassés de vos demeures (de prendre soin d’eux et bien se comporter avec eux). Car Allah aime les équitables. Allah vous défend seulement de prendre pour alliés ceux qui vous ont combattus pour la religion, chassés de vos demeures et ont aidé à votre expulsion. Et ceux qui les prennent pour alliés sont les injustes. » Coran, 60, versets 8 et 9. « Si l’un des Associateurs (Mushrik) te demande la protection (due aux voisins), offre-la lui le temps qu’il faut pour qu’il entende le Verbe de Dieu, puis fais-le parvenir là où il se trouve en sécurité » (Coran : Sourate 9, verset 6). Le Prophète de l’Islam (paix et salut sur lui) dit : « J’ai été envoyé pour parfaire la noblesse du comportement » Hadîth: rapporté par Al-bukhârî dans « Al-adab Al-mufrad » (273) et Ahmad Ibn Hanbal dans le Musnad (2/381).

  1. Abou Nour est aussi un fervent défenseur du vivre-ensemble. Interrogé sur le dialogue inter-religieux, il nous confie que « C’est un élément important dans nos sociétés plurielles afin d’assurer la compréhension mutuelle et par là le bien vivre ensemble, j’œuvre dans ce cadre au sein d’Artisans de Paix avec un ensemble de conférences et événements où des représentants des principales religions de France sont représentées afin d’éclaircir différents points qui préoccupent notre actualité et lever l’amalgame. A ce titre on a même sorti des publications qui présentent des sujets sensibles pour qu’on puisse distinguer la vision de l’islam authentique de celle de sectes ou idéologies destructrices. »

Il n’est pas sans nous rappeler également que « L’Islam ordonne le bon comportement et le respect envers toutes les créatures et que le but même de notre création est de mieux nous entre-connaître pour s’entraider et construire ensemble un avenir meilleur »

Interview réalisée le 16 décembre 2014

Aparté sur l’Imam Malik Ibn Anas

L’Imâm Mâlik fut un disciple direct des Successeurs des Compagnons du Prophète Muhammad, sur lui la Grâce Divine et la Paix. Il étudia aussi auprès de Ja’far as-Sâdiq et connut Abû Hanifah. Le fait que l’Imâm Mâlik fut implicitement cité par le Prophète (paix et salut sur lui) et qualifié de « Savant de Médine » dans le hadîth , suffit (à lui seul) pour certifier que sa notoriété et sa fiabilité sont irréfutables et que sa qualité est hautement reconnue sans aucune divergence. Selon An-Nawawî, Mâlik eut 900 maîtres dont 300 Successeurs, les autres étant des Successeurs des Successeurs. Al-qâdî ‘Iyâd de Ceuta(l’auteur du Shifâ) dit dans son Tartîb al-madârik: « les savants en récits traditionnels ont dit : »Le guide des consciences après ‘Umar Ibn Al-khattâb fut Zayd Ibn Thâbit, et après lui, ‘Abd Allah Ibn ‘Umar. Vingt-et-un transmetteurs ont reçu leur science de Zayd, qu’ils ont ensuite transmise à trois hommes: Ibn Chihâb,Bukayr Ibn ‘Abd Allah et Abû Az-zannâd, pour enfin parvenir à Mâlik Ibn Anas » ».L’imam Mâlik était réputé pour sa narration du Hadîth, il est considéré comme l’un des meilleurs en la matière et des plus fiables (Al-Bukhârî lui-même confirmera plus tard la haute fiabilité de ses chaînes). Les ouvrages de référence de l’école malikite sont, entre autres, le Muwatta’ (la voie rendue aisée) (premier recueil de Hadîth et de Fiqh en Islam) de l’Imâm Mâlik et la Mudawanna Al-kubrâ, un recueil des avis juridiques de Mâlik qu’a compilé son élève Sahnûn Ibn Saïd At-tanûkhî. Abû Zahra dans son livre sur l’Imâm Mâlik sa vie, et son époque, ses opinions et son Fiqh déclare concernant le Muwattaa : « l’histoire ne connaît pas de recueil de Hadîth et de Fiqh plus ancien qu’Al-Muwatta’…Aucun auteur avant Mâlik ne devait connaître la notoriété de ce dernier avec son Muwatta’, qui nous est parvenu tel qu’il a été rédigé par son auteur. C’est pour cela que nous disons de lui qu’il est le premier recueil de Hadîth et de Fiqh à avoir été composé »